Elway : The Drive
Dimanche 5 janvier 1992. Au Mile High Stadium, les Denver Broncos accueillent les Houston Oilers pour les demi-finales de l’American Football Conference.
Denver, champion de la West Division de l’AFC, a peut-être terminé la saison régulière 1991 avec une fiche de 12 victoires contre 4 défaites. Mais, ce jour-là, la machine grippe.
A tel point qu’en fin de quatrième quart-temps les Oilers de Warren Moon mènent d’un point, 24-23. Il reste exactement 2 mn 7 s à jouer lorsque les Broncos récupèrent la balle sur ses deux yards.
L’attaque de Denver, avec en tête son quarterback John Elway, entre alors sur le terrain pour une ultime série offensive. Un dernier drive. La mission d’Elway est arithmétique : il faut couvrir 98 yards pour marquer au moins un coup de pied à trois points et se qualifier pour l’ AFC Championship Game. Le tout en 2 minutes. Et sans le moindre temps-mort pour stopper cette maudite horloge.
Elway adore ce genre de défis désespérés. Depuis ses débuts en NFL, en 1983, il a déjà réussi 18 come-back époustouflants, dont l’un figure dans toutes les bonnes anthologies du foot sous le nom de The Drive. C’était à Cleveland, en janvier 1987. « Dans ces moments-là, le jeu va huit fois plus vite que la normale. C’est la meilleure situation. Tout dépend de votre volonté de gagner ce match », explique-t-il.
Elway adore gagner. Alors, en ce 5 janvier 1992, il agit. Mieux, il fait tout. Prend tout à son compte. Il passe, il distribue, il court. Denver est bloqué avec une quatrième tentative et 6 yards à franchir pour continuer? Pas de problème ! Il arrache son mètre 90 et ses 97 kilos pour gagner 7 yards. Quelques actions plus tard, nouveau stop ou encore : 4è down et 10 yards. A 59 secondes de la fin. Elway s’échappe sur la droite, évite un sack, attend le dernier moment, et lance sa balle vers Vance Johnson qui gagne 44 yards. « Ce n’était pas ma plus belle passe, raconte Elway. Mais elle est arrivée ! » « Qui d’autre dans cette League peut accomplir une pareille action dans de telles conditions ? Qui d’autre ? », s’émerveillait Dave Widell, le centre des Broncos, après le match.
Trois jeux après la passe miraculeuse d’Elway, David Treadwell, le botteur des Broncos, a réussi un field goal. Denver s’est qualifié 24-26. Elway a signé ainsi son 19è chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre que les médias se sont empressés de rebaptiser The Drive II, ou Le Fils du drive. « Quand vous avez un type comme John Elway avec vous, tout est toujours possible. Cc type est incroyable », se contentait de répéter Don Reeves, le coach de Denver.
Oui, John Albert Elway est incroyable. Elway, c’est, avec Joe Montana et Dan Marino, l’un des quarterbacks stars des années 80. Personne depuis 1984 n’a enlevé plus de victoires en saison régulière. Elway en comptabilise 77.
Pourtant, si on organisait un sondage aux Etats-Unis sur la question: « Citez-moi un perdant », le nom du QB de Denver caracolerait assurément en tête. La raison de ce paradoxe : les trois Super Bowls perdus par les Broncos en 1987, 1988 et 1990. Trois drames, trois traumatismes chaque fois plus importants. 39-20 face aux New York Giants, 42-10 l‘année suivante contre les Washington Redskins, et enfin l’atroce 55-10 que leur ont infligé les San Francisco 49ers en 1990. A trois reprises, Elway est du mauvais côté du terrain. Tandis que ses vis-à-vis réalisent, ces jours-là, le match parfait, Elway manque par trois fois son rendez-vous avec la gloire éternelle.
Depuis tout petit, le quarterback des Broncos semblait pourtant promis au plus bel avenir qui soit. D’abord, John est le fils de Jack Elway, célèbre coach de College Football, aujourd’hui entraîneur des Frankfurt Galaxy de la World League. Côté environnement familial, on peut trouver pire.
Ensuite, la nature ne s’est pas montrée avare avec lui. Elle lui a donné des qualités physiques exceptionnelles.
A commencer par un bras ultra puissant. Elway possède incontestablement le plus bel obusier longue portée de la NFL Personne ne lance aussi loin ni aussi fort que lui.
« On se retrouve parfois dans le rôle d’un catcher de baseball », souriait un jour Mark Jackson, un de ses receveurs. C’est vrai, les passes d’Elway partent souvent à la vitesse d’une fastball de Nolan Ryan pour atterrir 50 ou 60 mètres plus loin dans les mains d’un wide-receiver. Avec un tel rayon d’action, personne n’est jamais hors de portée.
D’autant qu’Elway sait « acheter du temps », comme on dit aux States. Il sait esquiver, louvoyer entre les sackers pour donner quelques secondes de plus à ses receveurs. Car, malgré son physique de linebacker et un temps passable de 4″74 aux 40 yards, Elway est extrêmement mobile. Celui qu’on surnomme The Duke à cause de sa démarche à la John Wayne - « il marche comme quelqu’un qui aurait passé plusieurs jours sur une selle trop grande », dit-on - adore quitter sa poche de protection créée par ses bloqueurs. Et là, quand il démarre, Elway est encore plus époustouflant.
Qu’il porte lui-même le ballon - il a déjà gagné plus de 2 000 yards en course - ou qu’il cherche une cible, il bouleverse de toute façon les schémas défensifs adverses. « La plus grande force d’Elway, c’est qu’il déchiffre une défense tout en courant, estime Matt Millen, un linebacker des Washington Redskins. Ça a toujours été son point fort et ce le sera toujours ! »
Vrai. Dès le lycée, à la Granada High School de Los Angeles, le jeune John s’affirme comme un passeur hors pair. Plus tard, recruté par la prestigieuse fac californienne de Stanford, dont il sort diplômé en économie, Elway pulvérise cinq records du College Football. Deuxième, derrière Herschell Walker, dans la course au Heisman Trophy 1982, Elway termine ses quatre années à Stanford avec 61,2 % de réussite en passes pour 9 349 yards et 77 touchdowns.
Un bilan qui fait de lui la recrue la plus convoitée, le n° 1 probable, du draft d’avril 1983. Problème: ce sont les Baltimore Colts qui détiennent le premier choix de ce draft. Or Elway ne veut pas aller à Baltimore. Jouant les divas, le blondinet aux dents blanches balance que le climat de l’Est ne lui convient pas. « J’aime la Californie. Je n’ai jamais joué par moins de 7 degrés », lance-t-il alors. Il expliquera plus tard que les dirigeants du club ne lui plaisaient pas du tout.
Mais Baltimore ne veut pas lâcher le prodige. Elway menace alors de se tourner vers le baseball, un sport pour lequel il est également doué. Il a joué dans l’équipe de Stanford et les New York Yankees-l’ont même invité à leur spring training, en 1982. Outre la puissance de son bras, il a impressionné les coaches par ses talents de frappeur. Au printemps 1982, il a même joué six semaines pour Oneonta, une équipe du farm-system des Yankees. Six semaines durant lesquelles il a tourné à 3.18 de batting average. Un chiffre en forme d’échappatoire si Baltimore ne comprend pas le message.
Finalement, le jour du draft, les Colts le sélectionnent bien à la première place du draft. Mais ils l’échangent aussitôt aux Denver Broncos contre deux joueurs et un premier tour de draft en 1984.
Les Broncos, eux, ne perdent pas de temps. Les dirigeants du club lui signent un contrat de 5 millions de dollars sur cinq ans. Le plus gros salaire du football professionnel. Il est vrai qu’à Denver on nage déjà en pleine Elwaymania.
Cette ville du Colorado est folle de foot. Depuis 1970, tous les matchs disputés au Mile High Stadium se sont déroulés à guichets fermés. L’arrivée d’Elway amplifie encore le phénomène. Le jour où il signe avec Denver, 200 mordus supplémentaires viennent s’inscrire sur la liste d’attente pour obtenir des abonnements à l’année. 200 noms qui viennent s’ajouter à 16000 autres.
Pour toute la région, Elway est un sauveur, celui qui lavera l’affront du Super Bowl, perdu en 1977 face aux Dallas Cowboys. Autant dire que le moindre geste du héros est analysé et commenté. A son premier training camp, sept camions de télévision et radio stationnent jour et nuit devant l’université de Northern Colorado, où les Broncos ont établi leurs quartiers d’été. Les journaux locaux créent même une nouvelle rubrique, sobrement intitulée Rubrique Elway.
Le hic, c’est que ses débuts en championnat sont catastrophiques. Immédiatement lancé dans le grand bain à cause de la pression populaire, Elway est complètement perdu. Bilan de sa première campagne NFL : 47,5 % de passes réussies, 7 touchdowns contre 14 interceptions. L’horreur! « Il n’était pas prêt », dira plus tard Reeves. « Les gens n’attendaient qu’une seule chose de John: la perfection. Il devait nous mener au Super Bowl et être All Pro, sinon il était de la pâtée pour chien », ajoute Rich Karlis, l’ancien botteur de Denver.
Les années suivantes, Elway progresse, mais trop lentement au goût des critiques. Tandis que Dan Marino, le QB de Miami - lui aussi drafté en 1983 -, s’impose comme la nouvelle coqueluche de la NFL, Elway subit des attaques massives. Les jaloux pilonnent son image de grand blond californien, de surdoué, de fils à papa. Le terme d’ « enfant gâté» devient une rengaine. Pendant ce temps, Elway se tait, gardant tant bien que mal son calme, entouré de sa femme Janet et de la première de ses trois filles.
En fait, c’est l’arrivée de Vance Johnson, en 1985, de Mark Jackson, en 1986, et de Ricky Nattiel, en 1987, qui vont permettre à Elway de s’affirmer définitivement. Les Three Amigos, le surnom de ce trio de receveurs, seront son parfait complément.
En 1986, Elway n’est encore classé que 11è en NFL, mais les Broncos décollent enfin. Ils finissent la saison régulière à 11-5 et abattent Houston en demi-finale de Conférence. La semaine suivante, c’est la finale AFC face aux Cleveland Browns et le fameux Drive. Sous les yeux de l’Amérique tout entière, Elway crève littéralement l’écran. Denver est mené 20-13. En moins de 5 minutes, dans la fureur du Cleveland Stadium, sous les hurlements et les jets de biscuits du Dawg Pound, l’attaque des Broncos remonte 98 yards. A 39 secondes de la fIn, Elway arrache l’égalisation en balançant un boulet de canon vers Mark Jackson. Touchdown. En prolongations, Elway dirige une nouvelle série offensive de 60 yards qui s’achève par un field-goal de Karlis.
Hélas ! il n’y a pas eu de sursaut miracle lors du Super Bowl XXI. S’il a réalisé une bonne première mi-temps - 13 passes réussies sur 20 pour 187 yards et un TD sur un rush de 4 yards -, Elway a néanmoins été éclipsé par le festival de Phil Simms, le QB des Giants. De plus, en deuxième mi-temps, la défense des Giants a totalement étouffé l’attaque de Denver, qui a dû se contenter de 2 malheureux yards dans le 3e quart-temps. Score final, 39-20.
Le cauchemar recommence l’année suivante. Elway, le most valuable pIayer du championnat, a bien lancé la touchdown-pass la plus rapide de l’histoire du Super Bowl. Mais, avec 3 interceptions et 5 sacks, il a ensuite complètement subi le match, tandis que Doug Williams et l’attaque des Redskins plantaient 35 points en 15 minutes. C’est encore pire contre San Francisco, en 1990. Les stats d’Elway : 10 passes réussies sur 26 pour 108 misérables yards. La déchéance.
A Denver, cette dernière humiliation est de trop. Certains fans vont jusqu’à suggérer d’éviter toute qualification pour un nouveau Super Bowl. De peur de subir une énième raclée. Quant à l’Elwaymania, elle se mue en Elwayphobia. On reproche tout et n’importe quoi au quarterback des Broncos. Ses dents trop longues, sa coupe de cheveux sur la nuque. On l’accuse d’être radin sur ses pourboires, d’éviter la presse. Des rumeurs circulent sur son possible alcoolisme.
Pis, durant la saison 1990, Elway et Reeves cessent de se parler. Le joueur reproche à son coach son intransigeance et le peu de cas qu’il accorde aux idées des autres. Résultat de l’aigreur ambiante: en 1990, les Broncos finissent bons derniers de leur Division avec 5 victoires et 11 défaites.
Heureusement pour les Broncos, le calme est revenu dans le Colorado. La pression médiatique s’est relâchée autour d’Elway. Quant aux relations avec Reeves, elles se sont détendues. Le coach a même décidé d’offrir à son quarterback un honneur rare: celui d’appeler lui-même les tactiques. D’improviser à plein temps. « Le jeu ne l’amusait plus. Il se plaignait chaque jour, avoue Reeves. Il fallait trouver quelque chose pour le remotiver, et j’ai pensé que lui donner ces responsabilités nouvelles l’exciterait. »
La saison 1991 n’a pas été un grand cru pour Elway. Il n’a tourné qu’à 53 % de réussite avec 13 touchdowns contre 12 interceptions. Le tout pour un taux d’efficacité totale de 75.4. Le 9è de l’AFC.
Mais, depuis ses débuts, le talent d’Elway ne s’est jamais mesuré en chiffres. Plutôt dans sa capacité à accomplir l’impossible en moins de 2 minutes. Sur ce point, The Drive II a rassuré ses admirateurs. Et si, le 12 janvier, les Buffalo Bills l’ont privé d’une quatrième participation au Super Bowl, Elway, figé de 32 ans, ne se décourage pas. « Je veux y retourner, explique t’il. Je veux avoir autant d’occasions que je peux. Vous ne serez jamais ce que c’est que d’être le champion à moins d’essayer. Et si je n’en gagne pas un, au moins je pourrai sortir la tête droite et dire: John Elway a fait tout son possible pour remporter un Super Bowl. »
HW Juillet 2008 pour DIMENSION USA
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